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Seconde ou deuxième vague?

la place du digital dans la gestion de la crise sanitaire

En remarque préliminaire, et bien que cet article ait pour objectif premier d’étudier la place du digital dans la gestion de la crise, j’aimerais en introduction faire écho à cet article de Monsieur Attali.

La seconde vague a bien eu lieu.

« Faudra-t-il que le Covid impose un nouveau confinement de masse pour se rendre compte que ce n’est pas avec les moyens du passé qu’on va résoudre une crise d’un genre radicalement nouveau ? »

Alors que nous n’en sommes pas si loin, que des mesures de soutien économique ont été prises pour le secteur de la culture par exemple, pour certains sociologues, « aucune leçon n’a été tirée de la gestion de la crise entre mars et mai ». Pire encore, la France semble avoir fait le pari de l’absence de seconde vague avec des comportements « assouplis » pendant les congés d’été. Depuis :
– Du côté de l’éducation, le budget 2021 prévoit une hausse de 2.5 points pour l’Education. Cependant, actuellement beaucoup d’étudiants ont repris un enseignement partiellement classique, en présentiel – les universités restent des nids à cluster.
– Du côté de la santé, absente du top 3 des ministères à hausse de budget (en hausse en absolu, en baisse en proportion du total), on apprenait lors du BigBang Santé organisé par le Figaro qu’aucun lit pérenne n’avait été ajouté, alors que le nombre de patients hospitalisés augmente lentement mais sûrement. Les lits éphémères mobilisables semblent également difficiles à mettre en place en urgence (manque de bras disponibles…). Certains hôpitaux comme ceux du groupe Hôpital Nord Ouest constatent un dépassement de l’impact du pic épidémique de fin Mars.
Quant au délai de résultat des tests, il est encore trop long pour éviter les transmissions, quand le temps d’attente ne décourage pas déjà les patients qui souhaitaient se faire tester.

De manière générale, la centralisation semble ralentir les processus de suivi et la réactivité au niveau local.

Est-il déjà trop tard? Cette fois, a-t-on tout de même mieux pris la mesure du problème afin de proposer une réponse adaptée et soutenable?

Une percée du digital?

Oui certes…
Nombreux sont les articles qui ont montré, à raison, que les entreprises, et les institutions privées comme publiques, ont fait un grand bond en avant sur leur utilisation du digital pendant le confinement, avec une capacité d’adaptation et une résilience remarquable (secteur hospitalier, éducation, et le privé de manière générale avec le télétravail notamment).

Une étude Elsan/Le Figaro a cependant montré que seuls 1/3 des français utilisait davantage d’outils digitaux en santé (comme la tele-médecine). De plus, les solutions utilisées ont été globalement « basiques » (Zoom pour les réunions/cours/télé-consultations, création d’une application mobile, StopCovid, nous y reviendrons). Peu de solutions réellement « de pointe/innovantes » (Health Data Hub au point mort…).

Si l’utilisation de solutions innovantes n’est pas une nécessité absolue (quoique?) elle aurait pu permettre/pourrait permettre une gestion plus dynamique et efficace de l’épidémie. A titre d’exemple, en Corée du Sud :

(sur le suivi des cas contact) « Apparu le 19 janvier 2020, le premier cas de COVID-19 en Corée du Sud a mené à la mise en place d’un système d’enquêtes sur les parcours des personnes infectées. Le gouvernement s’est alors appuyé sur une plateforme Smart City Data Hub, projet de traitement automatisé de données de déplacements urbains mené par les ministères du Territoire et de l’Intérieur de 2018 à 2022, qui permet aux autorités de retracer les déplacements des personnes infectées via leurs données GPS, bancaires (identification des lieux de consommation) et les images de vidéosurveillance. »

(sur les tests) «Au lieu d’un développement « manuel » des tests, Seegene s’est appuyé sur un système de développement faisant intervenir l’intelligence artificielle, le SGDDS (Seegene Digitalized Development System), pour réduire le temps de conception. Il permet d’automatiser le développement de réactifs pour tests, via des essais virtuels (in silico) de détection des gênes caractéristiques du virus par des molécules candidates variées, dont la conception est également automatisée. »

Nous avons de notre côté déployé StopCovid – plus récemment devenu TousAntiCovid, mais l’adhésion au projet n’a pas été la même – ni l’impact. Comment l’expliquer?

De « Stop Covid » à « TousAntiCovid »

(On notera d’ailleurs trois éléments:
1) le passage d’un nom relativement générique faisant de la lutte contre la Covid le rôle centralisé de « la France »-du gouvernement à un nom impliquant la responsabilité de chacun,
2) le passage d’un logo très « gouvernemental » à un logo pourvu d’un hashtag, renforçant le point précédent,
3) le passage de « Stop » à « anti » indiquant le renoncement à la disparition totale du virus)



StopCovid est une application mobile de recherche des contacts destinée à avertir d’une éventuelle transmission avec une personne infectée. L’application utilise le Bluetooth à basse consommation des téléphones portables compatibles pour identifier les contacts.
Si l’idée est bonne, de nombreux éléments d’un point de vue gestion de projet digital sont surprenants :

1) Comment évaluer un risque de contamination en ayant pour seules informations la distance entre deux personnes et sa durée? En effet, on peut être contaminé par la Covid-19 en juste 10 secondes et ne pas l’être en plus de 15 minutes. N’avait-on pas d’autres indicateurs/données à utiliser?

2) D’un point de vue technique, comme mentionné précédemment, le système fonctionne en bluetooth – qui est loin d’être toujours activé sur les téléphones, même parmi les possesseurs de l’application – étant l’un des éléments qui consomme le plus de batterie.
Autre choix technique surprenant (mais correspondant au modèle politique français): en France, l’application StopCovid est dite centralisée. Chaque smartphone contacte un serveur où sont stockées les données de contacts des personnes déclarées infectées et envoie ses contacts : le serveur détermine si l’un des contacts reçu correspond à une personne infectée. Beaucoup d’autres pays (comme l’Allemagne) utilisent un système décentralisé. La différence de fonctionnement entre système centralisé et système décentralisé rend incompatible une utilisation commune des applications de détection de contacts entre les divers pays de l’Union européenne donc une collaboration efficace.

3) L’équipe projet était formée d’une centaine de personnes. C’est presque un miracle que la solution aie pu être déployée si « rapidement ». L’Inria, plusieurs acteurs privés et publics (Capgemini, Dassault, l’Inserm, l’ANSSI, Orange, Withings entre autres) et d’autres sociétés se sont associées au projet : Accenture, Atos, Sia Partners, Sopra Steria, Thales, etc. La présence d’autant d’acteurs ralentit le processus et ne permet pas forcément une prise de décision et des sprints/améliorations continues.

En date du 30 Septembre, l’application StopCovid n’était utilisée que par 2.2 millions de personnes. Un chiffre encore insuffisant car l’application nécessite qu’un maximum de personnes la possèdent pour être réellement utile. TousAntiCovid fera-t-elle mieux? Pour l’instant, aucune différence notoire n’est présente.

Pourquoi les habitants d’autres pays ont-ils adopté plus facilement ce système de suivi? Pourquoi pas en France?

Données et vie privée – spécificité française?

Le civisme de la population et les actions du gouvernement ont joué un rôle clef dans la maîtrise de l’épidémie en Corée du Sud. Quant aux applications britanniques et allemandes, elles ont été téléchargées respectivement 16 et 18 millions de fois.

La faute semble partagée : à un relâchement des gestes barrières en France s’ajoute une méfiance d’une partie de la population sur les projets digitaux (protection des données) et des mesures qui semblent plus réactives que proactives (quel sera l’impact réel du couvre-feu en France?). Si on peut trouver des origines multiples (histoire de France, raisons sociétales/crises,…), doit-on néanmoins être fataliste et ne pas chercher de nouvelles solutions et manières de procéder?

Sur le téléchargement et l’utilisation de StopCovid, la premier argument avancé en sa défaveur a été la question de la protection des données, malgré l’audit positif de la Cnil. Quid de la confiance des français envers leurs institutions? La crise sanitaire met-elle encore davantage en lumière une crise des institutions? La question de la balance entre liberté et sécurité reste un débat philosophique ouvert. Toujours est-il que la meilleure des applications n’est utile que lorsqu’elle est utilisée – on constate une fois de plus l’importance des questions d’éthique et de confiance dans le digital, au delà des prouesses techniques.

Et ensuite?

La clôture de ce billet est l’occasion de revenir une dernière fois sur l’article de Monsieur Attali sur la nécessité de « développer les secteurs dont la première vague du Covid a montré les cruelles insuffisances, et qui forment ce que je nomme « l’économie de la vie » : l’industrie pharmaceutique, les équipements médicaux, le digital éducatif, l’hygiène, l’alimentation saine, l’eau, l’énergie propre, l’assurance, les médias, la sécurité et la formation (en particulier celle des travailleurs dont on aura besoin pour réaliser et mettre en œuvre ces investissements). »

Accélérons les processus de décision pour être plus réactifs, en décentralisant partiellement la gestion au quotidien de l’épidémie, en laissant une marge de manoeuvre supplémentaire aux collectivités.

Faisons confiance au digital pour tester de nouvelles idées, favorisons les liens entre public et privé, et les tests à petite échelle. Evaluons les solutions plus régulièrement, et mettons en place des améliorations continues.

Préparons dès maintenant « l’après », anticipons pour préparer une économie soutenable et durable.

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